DE L’ÊTRE A L’ESPACE
De l’observation du vivant à la construction d’un concept
Un projet peut naître d’une intuition, d’une matière, d’un geste. Parfois, il commence plus simplement par une observation. Pour SECUNDA CUTIS, deux regards portés sur le vivant ont constitué le point de départ de la recherche : celui du poisson en mouvement et celui de sa peau observée au microscope.
À première vue, ces deux observations appartiennent à des échelles opposées. L’une est celle du corps dans son environnement, de sa trajectoire et de son déplacement ; l’autre révèle, dans l’infiniment petit, une organisation complexe faite de couches, de répétitions et de chevauchements. Pourtant, toutes deux racontent une même chose : un système en équilibre, capable de conjuguer structure et fluidité.
C’est précisément cette capacité du vivant à organiser la complexité qui a nourri notre réflexion. Il ne s’agissait pas de puiser dans la nature des formes à reproduire, mais d’en observer les mécanismes, d’en comprendre les logiques, puis de chercher comment celles-ci pouvaient devenir des principes de conception.
La recherche devient alors le véritable outil du projet. Elle permet de déplacer le regard, de dépasser la référence esthétique et de faire émerger des idées qui n’auraient pas nécessairement été accessibles par le dessin seul. Observer avant de représenter, comprendre avant d’interpréter : c’est dans cet espace entre le vivant et sa traduction que s’est construit le concept de SECUNDA CUTIS.
Observer le mouvement
La première recherche est née d’une observation quotidienne : celle de notre propre poisson de compagnie.
À force de le regarder évoluer dans l’eau, son déplacement est devenu un sujet d’étude en soi. Son corps se plie, se déploie et change de direction avec une remarquable économie de mouvement. Les nageoires corrigent une trajectoire presque imperceptiblement ; l’accélération et le ralentissement se succèdent sans rupture. Rien n’est brusque. Chaque geste semble contenir le suivant.
Ce qui nous a intéressés n’était donc pas la silhouette du poisson, mais la relation qu’il entretient avec son milieu. Il ne semble pas traverser l’eau comme un corps qui lui serait étranger : il compose avec elle. Le mouvement devient une négociation permanente entre le corps, l’espace et la résistance du milieu.
Cette observation a déplacé notre compréhension de la fluidité. Celle-ci ne dépend pas nécessairement de lignes courbes ou de formes organiques. Elle peut être produite par une succession de gestes, de bifurcations, de ralentissements et de découvertes.
À partir de là, le mouvement cesse d’être une image pour devenir une méthode de réflexion. Nous nous sommes demandé comment un espace pouvait, lui aussi, produire une sensation de continuité sans être immédiatement lisible. Comment faire en sorte que le visiteur ne découvre jamais l’espace dans sa totalité, mais qu’il le comprenne progressivement, par fragments, à mesure qu’il le traverse ?
La recherche sur le poisson commence ainsi à générer une première idée : penser l’espace comme un mouvement plutôt que comme une composition fixe.
Regarder sous la surface
La seconde recherche nous a conduits dans une autre profondeur, celle du microscope.
L’observation de la peau du poisson révèle un univers qui échappe entièrement au regard quotidien. Les écailles ne se présentent plus comme un motif régulier, mais comme un système complexe : elles se superposent, se chevauchent, s’articulent et accompagnent les mouvements du corps tout en assurant sa protection.
Cette découverte a été déterminante parce qu’elle a transformé la nature même de la référence. L’écaille n’était plus une forme intéressante à reproduire ; elle devenait la manifestation visible d’une logique constructive.
Ce qui nous intéressait était la manière dont une multitude d’éléments autonomes pouvait constituer une surface continue. Une écaille seule n’explique rien. C’est sa relation aux autres, son rythme, son degré de recouvrement et sa place dans l’ensemble qui lui donnent sa fonction et son sens.
Cette lecture a ouvert une seconde ligne de recherche autour de la répétition, du rythme, de la hiérarchie et de la stratification. Là encore, l’enjeu n’était pas de représenter littéralement une peau de poisson, mais d’en extraire une logique susceptible de devenir spatiale.
Deux observations se dessinaient alors : le mouvement comme principe de parcours ; la peau comme principe d’organisation.
De la référence à l’expérience
C’est à ce moment que la recherche prend véritablement sa dimension conceptuelle. Une référence naturelle peut facilement devenir une esthétique : une écaille, un motif ; une nageoire, une courbe ; un poisson, une silhouette. Mais cette traduction immédiate nous intéressait peu. Elle risquait de réduire la richesse de l’observation à une simple expression formelle.
Nous avons donc cherché à travailler à un niveau plus abstrait : qu’est-ce que le mouvement nous apprend sur l’espace ? Qu’est-ce que la peau nous apprend sur la manière dont un ensemble peut se construire ? De cette réflexion émergent deux principes complémentaires : celui d’une continuité en mouvement, où l’espace se révèle par séquences plutôt que d’un seul regard, et celui d’une construction par strates, où des éléments distincts, par leur répétition, leur chevauchement et leur hiérarchie, composent une unité plus vaste.
Le mouvement observé dans le vivant devient ainsi mouvement vécu dans l’architecture. Les grands panneaux courbes qui traversent le cœur du projet ne cherchent pas à représenter le poisson, mais à traduire cette logique : en fragmentant les perspectives, ils empêchent la lecture instantanée du lieu et introduisent une succession de directions, de seuils et de découvertes. Le visiteur ne reçoit plus l’espace comme une image globale ; il doit le parcourir pour le comprendre. À mesure qu’il avance, les surfaces laquées captent les silhouettes, les vêtements, la lumière et les fragments d’architecture, faisant évoluer constamment la perception du lieu. L’espace semble ainsi changer sans que son architecture ne bouge réellement. Le reflet devient une seconde forme de mouvement : un mouvement perceptif, qui prolonge l’observation initiale et transforme une propriété matérielle en expérience.
Construire par strates
La recherche microscopique sur la peau a, quant à elle, produit une autre manière d’organiser l’espace.
Les niches qui ponctuent les murs périphériques sont pensées comme des unités autonomes au sein d’un système plus vaste. Leur répétition instaure un rythme et une hiérarchie, tout en donnant à chaque pièce une présence singulière. L’intérêt ne réside pas dans une ressemblance formelle avec l’écaille, mais dans le principe qui la sous-tend : l’individuel et le collectif peuvent exister simultanément.
Chaque élément possède sa propre identité tout en participant à une structure commune. La répétition n’est donc pas décorative ; elle devient un outil d’organisation. Cette même logique de stratification se poursuit dans les espaces plus intimes du projet. Les différentes matérialités rencontrées au fil du parcours introduisent des degrés successifs de protection, de texture et de proximité avec le corps. Du caractère minéral et texturé du lounge à la douceur tactile des cabines, l’expérience se resserre progressivement. Les matières changent, les perceptions se rapprochent, l’espace devient plus enveloppant.
La peau n’est donc pas représentée : son principe d’organisation est réinterprété comme une expérience spatiale.
Entre structure et fluidité
À mesure que les deux recherches se développent, une tension apparaît naturellement entre elles. D’un côté, le mouvement : continu, changeant, intuitif. De l’autre, la peau : structurée, répétitive, organisée.
Cette opposition devient une richesse plutôt qu’une contradiction. Elle permet au projet d’échapper à une lecture littérale du monde aquatique et de construire une identité plus subtile, fondée sur la rencontre de deux systèmes.
Le projet oscille ainsi entre ce qui est mobile et ce qui est construit, entre la liberté du corps et la rigueur de sa protection. La sculpture en pierre placée au centre du projet participe de cette tension. La présence immobile du jeune garçon chevauchant un poisson introduit un temps différent dans le parcours. Face au mouvement, elle impose une pause ; face aux surfaces réfléchissantes et changeantes, elle apporte la permanence de la pierre.
L’œuvre ne vient pas illustrer le concept. Elle introduit une autre manière de le ressentir : par le contraste, la présence et la contemplation. Dans un espace de retail, cette dimension artistique permet également de déplacer l’expérience au-delà de la seule présentation du produit. Elle ouvre un espace culturel et émotionnel, une parenthèse qui participe à la construction d’un univers de marque sans avoir besoin de l’expliquer.
Une méthode plutôt qu’une image
Ce qui définit finalement SECUNDA CUTIS n’est pas la présence de références au monde aquatique, mais la manière dont ces références ont été transformées.
Le poisson nous a appris à regarder le mouvement autrement : non comme une forme, mais comme une succession de relations entre le corps et son environnement. Le microscope nous a appris à regarder la peau autrement : non comme une surface, mais comme un système composé de strates, d’éléments répétés et interdépendants.
À partir de ces deux observations, le projet s’est construit par translation successive. Une observation devient une question ; la question devient un principe ; le principe devient une expérience. C’est cette méthode qui nous semble essentielle dans la conception d’un espace singulier. La recherche permet de s’éloigner des réponses immédiates, de dépasser les références évidentes et de donner au projet une profondeur qui ne repose pas uniquement sur son apparence.
Un espace véritablement distinctif n’est pas nécessairement celui qui présente la forme la plus spectaculaire. C’est celui dont chaque décision semble découler d’une pensée, même lorsque cette pensée n’est jamais explicitement visible.
SECUNDA CUTIS est né de cette conviction : observer le vivant pour comprendre ses principes, puis transformer ces principes en espace.
Le mouvement devient parcours. La structure devient rythme. La peau devient stratification. L’observation devient expérience. Le projet ne cherche finalement pas à représenter un univers sous-marin. Il cherche à en extraire une manière de penser. Et c’est peut-être là que la recherche trouve sa véritable valeur : lorsqu’elle cesse d’être une source d’inspiration pour devenir une méthode de conception.